C'est à Levier, petit village du Haut-Doubs que Guy Cretin
voit sa libération. Le 26 juin 1945, il glisse à l'air libre et
pousse son premier cri. Il n'aura de cesse de reproduire alors la
lumière qui ce jour-là s'imprime dans sa rétine.
Son enfance se déroule à Ornans, cette petite ville construite
sur des pilotis de chaque côté des rives de la Loue. Il n'est
donc pas étonnant que, très vite, entraîné par la beauté du site
comme l'a été avant lui Gustave Courbet, le jeune Guy, muni d'un
crayon à bois et d'un carnet, se plaise à serpenter fréquemment
la campagne environnante. Là peuvent ainsi naître et s'épanouir
les deux passions qui ne le quitteront plus : la marche et le
dessin. C'est ainsi que lors de ses longues promenades
solitaires, il enchaîne essais et croquis et appréhende au plus
profond le monde de la nature.
Il découvre alors le clair-obscur des sous-bois touffus et la
matière compacte, légère, drue, rugueuse, volatile et éphémère.
En 1957, sa famille quitte ce paysage escarpé pour emménager dans la petite ville de Pontarlier. Il y retrouve le blanc de l'hiver, le vert de l'été - ce fameux vert qu'il manie si bien - et découvre le gris de la ville lors des jours pluvieux. Il change ainsi de dimension, devient adolescent, son quotidien s'accélère... Il s'enflamme logiquement pour une troisième passion : l'automobile.
Les années soixante-dix encouragent le sens même de sa
passion. Il faut dire que depuis, deux petits moteurs sont
apparus dans sa vie... Il devient donc tour à tour, père et
membre des Artistes français et, pendant trois ans expose à ce
titre : bien sûr dans sa ville d'adoption, mais aussi à Besançon,
Lyon, Cologne, jusqu'au Grand Palais à Paris.
Sur la table du salon trône une main en bronze, un peu plus loin
dans une autre pièce se dresse, métallique, un immense
insecte. J'ai coutume de déposer ma main de chair dans la main de
fer, j'ai coutume de ne pas trop m'approcher de l'immense
insecte. Un jour, j'apprends que c'est lui qui les a faits. Je
suis surprise, je suis fière. Je n'ai plus peur de l'insecte.
Pendant que je prends connaissance du relief, il va sans dire que
ses perspectives s'élargissent.
Devenu évidemment dessinateur puis architecte, habitant
toujours Pontalier et ses alentours, Guy Cretin conserve intacte
ses passions, et obient, en 1971, le deuxième prix du paysage au
salon international de Deauville pour sa toile intitulée « Sapins
et lac Saint-Point ».
Ayant ainsi désormais cueilli le concret, il découvre l'abstrait.
Enchaînant les toiles comme les voyages, marcheur invétéré, il
puise son inspiration et ses réflexions dans la palette des
routes diverses qu'il parcourt, du chemin de Compostelle au
désert du Sahara là où le silence est propice à sa réflexion. Et
pour moi qui le connais bien, je sais pertinemment que son
inspiration et ses réflexions naissent aussi de la palette
infinie des pensées et des projets qui le tiennent constamment
dans l'action.
Un sac à dos énorme vissé sur les épaules, je le vois
régulièrement partir afin de fouler à pied des contrées où nous
l'accompagnons en pensées, depuis chez nous, en suivant du doigt
l'itinéraire sur une carte.
De tout cela, il découvre les contrastes et les accords, les
affres et les ravissements.
Les années quatre-vingts voient la naissance du troisième
moteur qu'est notre petite soeur et, comme de juste, mon frère
est cette fois-ci sélectionné pour exposer ses créations de
meubles au salon « At home with France » à Chicago, inauguré
alors par le ministre du commerce extérieur, Edith Cresson, et du
maire de la ville ci-nommée. Non loin, Philippe Starck y présente
aussi ses oeuvres.
Là bas, il découvre l'immensité et le détail, le flou d'une ville
imposante et la précision de la substance.
Les années quatre-vingt-dix n'entachent pas sa passion. Fréquemment, il se dirige vers son atelier et en ressort
heureux, apaisé.
Il crée des peintures souvent très chargées en matière et
travaillées au couteau, des toiles souvent changeantes selon son
état d'esprit, tour à tour figuratives ou abstraites.
Cette exposition et le livre qui l'accompagne retracent donc son
voyage immobile...
Frédérique Cretin
Avec la participation de :